Voilà déjà douze années que je fus interpellé par un des grands mystères de l’histoire des hommes, celui de la Croix… Cette croix que l’on trouve partout, surplombant les collines ou guidant les voyageurs à la croisée des chemins, dressée au centre des villages ou cachée sur la poitrine des hommes, dressée dans les coins les plus reculés de notre planète, dans les campagnes et dans les villes, du nord au sud et de l’est à l’ouest, témoignage de martyrs dont la signification est témoin. Cette croix, je ne la voyais plus ou plutôt je la voyais sans la voir… Et quand je l’ai vue, « réellement » vue, ma vie bascula dans une sensation étrange, mélange complexe de joie et de douleur, de crainte et de frémissement. Oui c’est cela, j’étais frissonnant comme un amoureux transi… et je pleurais à chaude larmes de colère, colère d’un voyant contre un aveugle. Je revis à la vitesse de l’éclair mes chemins… Ceux où je marchais en toute lucidité… où je marchais en toute conscience, mais où je marchais à contresens. Larmes d’un enfant pardonné qui ne savait pas et qui entendait une petite voix douce, témoin d’une Présence intérieure insoupçonnée, lui répéter sans cesse : « tu ne savais pas, tu ne savais pas ». Oui, je ne savais pas mais… je prétendais savoir et devant la Croix, seul témoin de ce raz de marée intérieur, je prenais conscience que plus rien ne serait comme avant… Ce jour-là , oui, « je suis né de nouveau ».
Ce accouchement eut lieu un jour d’hiver, un 8 décembre 1984, dans un lieu construit sur un rocher, un rocher d’or… J’avais 35 ans. Je ressentis toute la nuée des témoins au cœur de mes entrailles… Ma joie, ma fierté étaient les leurs, mes larmes étaient leurs larmes. Tous étaient là  : mon père décédé quand j’avais six mois, ma grand-mère qui veilla sur ma petite enfance, Abel, Joseph et tous les autres, tous ceux qui ont fait partie de cette grande aventure humaine et qui, dans un même souffle, peuplent cette Présence si présente et si discrète. Là , un homme s’est trouvé sur mon chemin et cette rencontre a chamboulé toute mon existence. Je l’entends dire encore, comme si c’était hier : « Mais qui donc est Dieu… Mais qui donc est Dieu ? » Sans cesse il répétait cette interrogation qui ponctuait des heures de causerie et dans laquelle toute sa personne résonnait. Je l’ai entendu prononcer ces mots des dizaines de fois sur un ton fait de violence et de douceur, de souffrance et d’amour :
« Mais qui donc est Dieu ? »
Il souffrait que nous ne connaissions pas le Dieu qui l’étreignait et il nous interpellait : « Mais qui donc est Dieu ? » Comment après l’avoir entendu, l’avoir vu, pouvions-nous ne pas nous mettre en route et nous demander sans cesse nuit et jour : « Mais oui ! Qui donc est Dieu pour nous ? »
Nous étions nombreux à l’écouter, venus de tous les horizons et ces mots étaient là comme une grâce. Comme nous étions tous appelés, je me suis élu, acceptant de me laisser interpeller en Personne pour rencontrer, en Vérité, Celui qui me rendait Présent à Lui.
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Êtes-vous déjà vraiment tombé amoureux, vous qui me lisez en ce moment ? Ne répondez pas trop vite et écoutez bien ma question : êtes-vous réellement tombé amoureux ? Pas simplement amoureux ! Non, réfléchissez encore… Amoureux au point de décrocher la lune, de traverser les flammes, de donner votre vie pour votre bien-aimé. Vous n’avez peut-être pas encore vécu cela ! Et pourtant quand on est vraiment amoureux, cela se passe comme je vous le dis et l’on passe pour un fou auprès des vieux grogneugneu, des grands initiés ou des sages de passage. C’est un miracle d’être amoureux car l’on voit ce que les autres ne voient pas, et l’on entend ce que les autres n’entendent pas. […]
N’est-ce pas l’Amour qui change le regard de l’homme sur l’homme ? N’est-ce pas l’Amour qui ressuscite une existence ? N’est-ce pas l’Amour qui est crucifié à chaque instant dans notre monde ?
C’est un grand mystère que ce mystère de la Croix, un mystère qui change le regard, l’écoute et le goût pour le monde. Nous n’avons plus les mêmes yeux, les mêmes oreilles, ou le même cœur et pourtant nous sommes toujours les mêmes avec les mêmes yeux, les mêmes oreilles et le même cœur. C’est un grand mystère, je vous le dis, un mystère qui nous fait découvrir que nos existences ont un sens et que chacun d’entre nous est appelé non seulement à la vie, mais à Plus de vie.
Un mystère n’existe que pour faire naître des chercheurs, leur livrer des secrets, leur donner faim et soif, à leur faire perdre le sommeil. Pas n’importe quelle faim, ni n’importe quelle soif… Une faim qui éveille et qui stimule ; une soif qui fortifie et qui enflamme, comblant de joie celui qui s’y engouffre. […]
J’ai découvert que Dieu était la Présence de mon présent, et que par délicatesse, Lui le Tout-Puissant, Il s’était fait tout petit, afin d’être toujours accessible à l’enfant qui appelle en moi.
Savez-vous reconnaître la grande qualité d’un « petit » ?
Il est rempli d’étonnement devant l’ordinaire des choses, faisant exister le caillou, l’arbre ou la fleur, en les nommant, en leur parlant, en jouant ou dansant avec eux. Il est bouche ouverte devant la petite marguerite ou l’oisillon tombé de son nid ! Et il questionne, et il demande, et il mendie, plongeant ses racines dans l’infini de l’arc-en-ciel… jouant au jeu « on aurait dit que j’étais ». L’enfant, frémissant d’adoration devant le spectacle quotidien et ininterrompu de la Création, est assuré que les anges sont là pour lui montrer ce que d’autres ne peuvent voir, même avec leurs yeux. C’est une grâce, un cadeau, un don qui n’est reçu que par lui, qui a encore capacité de s’émerveiller.
J’ai reçu cette grâce et ce jour béni, je pris conscience que j’étais en vie et que la vie était en moi. Elle me parlait à travers toute la Création et je me laissais saisir par tous mes sens, riant et touchant à tout, comme un petit enfant.
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Bernard Woestelandt, L’Avenir, plus beau que tous les passés, Dervy, 1997, pp. 12-18.
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